Lorsque les jeunes de l’Institut Sainte-Ursule se présentent devant le chef du village avec leur meilleur wolof, l’exercice semble presque naturel. Pourtant, quelques mois plus tôt, la plupart d’entre elleux découvraient à peine l’existence de Ndoumboudj, un village situé dans le delta du Saloum, au Sénégal. Entre ces deux moments, il y a eu des mois de préparation, des dizaines d’heures d’échanges, quelques remises en question, beaucoup de curiosité et surtout une rencontre qui a commencé bien avant le départ.
De septembre 2025 à avril 2026, dix-sept élèves de l’Institut Sainte-Ursule à Namur ont participé à un parcours d’animation à la citoyenneté mondiale et solidaire proposé par Asmae, et plus particulièrement par Laurence. L’objectif était de préparer une immersion à la ferme-école de Ndoumboudj, projet mené par Action Jeunesse et Environnement (AJE), notre partenaire au Sénégal. Sur place, dix-sept jeunes sénégalais.e.s les attendaient pour partager douze jours de vie collective, d’activités et de découvertes. Trente-quatre jeunes au total, accompagné.e.s par leurs professeur.e.s, avec un défi finalement assez simple à énoncer mais beaucoup plus riche à vivre : apprendre à se rencontrer.
La préparation
Les premiers mois ont été consacrés à cette préparation. Pas uniquement aux aspects pratiques du voyage, même si les vaccins, les détails pratico-pratique et les listes de matériel ont fini par trouver leur place dans les discussions. Très vite, les jeunes ont été invité.e.s à regarder plus loin. Que signifie rencontrer une personne dont le parcours de vie est très différent du sien ? Comment se construisent les stéréotypes et les préjugés que l’on peut avoir face à l’autre ? Pourquoi certaines inégalités persistent-elles d’un pays à l’autre, mais aussi au sein d’une même société ?
Pour explorer ces questions, le groupe a vécu une série d’expériences parfois surprenantes. Une activité sur les privilèges a permis de mettre en lumière les réalités très différentes qui coexistent au sein d’un même groupe. Une autre a abordé les inégalités mondiales à travers un repas volontairement déséquilibré : pendant que certain.e.s recevaient un repas complet et varié, d’autres devaient composer avec beaucoup moins. L’objectif n’était évidemment pas de reproduire fidèlement la réalité du monde, mais d’ouvrir la discussion sur les écarts d’accès aux ressources et aux opportunités.
Cette réflexion s’est poursuivie autour des questions migratoires. Lors d’une visite au Centre régional d’intégration de Namur, les jeunes ont été plongé.e.s dans une situation déstabilisante : accueilli.e.s dans une langue qu’ils ne comprenaient pas, confronté.e.s à des démarches administratives volontairement opaques, ils ont expérimenté pendant quelques instants ce sentiment d’inconnu que vivent de nombreuses personnes lorsqu’elles arrivent dans un nouveau pays. Les échanges qui ont suivi ont permis d’aborder les réalités migratoires avec davantage de nuance, loin des raccourcis souvent véhiculés. Quelques semaines plus tard, la visite du centre d’accueil de la Croix-Rouge de Jambes et les activités organisées avec les enfants hébergés sur place ont donné un visage concret à ces réflexions.
À mesure que le départ approchait, le groupe se transformait lui aussi. Le week-end de cohésion organisé au sein même de l’école a joué un rôle important. Les jeunes ont appris à mieux se connaître, à partager leurs attentes, leurs craintes et leurs espoirs pour le voyage à venir. Entre les discussions tardives, les repas partagés, les premiers tests de matelas pneumatiques plus ou moins concluants et les moments plus personnels comme l’écriture d’une lettre à soi-même, une véritable dynamique collective s’est installée.
C’est également durant ce week-end que les jeunes ont commencé à découvrir plus concrètement le Sénégal. Grâce aux échanges avec Mamadou Dramé, artiste musicien de kora, ils ont abordé les questions liées à l’école, aux traditions, aux fêtes ou encore à la place de la religion dans la société sénégalaise. Ils et elles ont aussi découvert le Kasàlà, une éloge qui consiste à célébrer l’autre à travers les mots. Sans le savoir encore, cet exercice allait devenir l’un des moments forts de la rencontre.
Quelques semaines plus tard, une fois arrivé.e.s au Sénégal, toutes ces préparations semblaient soudain prendre sens.
L’immersion
À Ndoumboudj, les groupes belge et sénégalais se sont mélangés avec une facilité qui a surpris tout le monde. En quelques heures à peine, les frontières entre les deux groupes semblaient déjà beaucoup moins visibles. C’est l’une des premières fois en projet de rencontre interculturelle que les Belges mettent autant de détermination à l’apprentissage de la langue de leurs hôtes. En effet, les conversations passaient du français au wolof, agrémentées de gestes inventés sur le moment lorsque le vocabulaire venait à manquer.
Et en parlant de geste, chaque matin, les journées commençaient par un energiser animé par les jeunes elleux-mêmes. Jeux, danse, défis ou exercices physiques légers : peu importait l’activité, l’essentiel était de commencer ensemble.
La ferme-école est rapidement devenue un formidable terrain d’expérimentation. Les jeunes ont participé à la fabrication de pâte d’arachide, préparé du sirop de bissap à partir des récoltes d’hibiscus et découvert les techniques de bouturage du manioc. Ils ont également eu la chance d’assister aux débuts d’un nouveau projet d’apiculture porté par Moussa, l’un des animateur. Les premières ruches venaient d’être installées et suscitaient déjà beaucoup de questions.
Pendant ce temps, un autre jeu prenait forme. À partir de centaines de CD récupérés et transformés, les jeunes ont commencé à décorer la zone de détente de la ferme. Suspendus dans les arbres, les disques reflètent désormais la lumière du soleil et créent un décor inattendu qui continuera à évoluer avec les prochains groupes. Les premières réflexions autour de la future fresque murale ont également vu le jour. Où la peindre, quoi représenter ?
Et comme souvent dans ce type de projet, les souvenirs les plus marquants ne sont pas toujours ceux qui figurent au programme.
Il y a eu cette randonnée autour de la ferme, au cours de laquelle les jeunes sénégalais.e.s ont affirmé qu’il était possible d’apercevoir des singes dans les environs. Alors bien évidemment, le lendemain matin, avant même le lever du soleil, une partie du groupe était debout pour tenter l’observation. Quelques chanceux.ces ont effectivement aperçu les fameux habitants des lieux, suffisamment longtemps pour pouvoir s’en vanter auprès des autres pendant le reste du séjour.
Il y a eu aussi la découverte de la mangrove et ce moment où chacun.e essayait désespérément de préserver ses chaussures en descendant des pirogues avant d’accepter, quelques minutes plus tard, l’évidence que dans certaines situations, mieux vaut abandonner toute dignité et finir les pieds dans la vase. C’est même beaucoup plus drôle.
La belle curiosité du groupe s’est également exprimée dans l’assiette. Les équipes de la ferme ont rapidement compris que ces jeunes belges en particulier avaient envie de découvrir bien plus que les menus habituellement proposés aux « touristes ». Ils et elles ont ainsi goûté au pinton, une spécialité à base de sardinelles servie au petit-déjeuner, au thiakry, à base de mil et de lait fermenté, ou encore au bouye, fruit du baobab dégusté directement sur les pirogues lors d’une excursion, alors que les oiseaux rejoignaient leurs dortoirs naturels pour la nuit.
Les échanges culturels se poursuivaient partout. Dans les ateliers, les jeux, les discussions ou les visites. À l’école primaire de Toubacouta, les jeunes belges ont été impressionné.e.s par le soin apporté aux cahiers des élèves, une précision minutieuse dans la calligraphie qui se perd habituellement un peu aujourd’hui. Lors d’un atelier consacré aux proverbes, chacun.e a découvert qu’il existe mille façons différentes de transmettre les mêmes sagesses. Par exemple, l’union fait la force, en français et sa traduction en wolof, la solidarité humaine est la meilleure médecine. Et lorsque les jeunes sénégalais.s.s ont appris la taille réelle de la Belgique lors d’un quiz préparé par leurs camarades belges, l’information a provoqué autant de rires que d’incrédulité.
Parmi les moments les plus mémorables figure sans doute la soirée de lutte sénégalaise, sport très populaire. Grâce aux commentaires passionnés de Modou, l’événement a rapidement pris des allures de championnat national. Les participant.e.s se sont prêté.e.s au jeu avec enthousiasme et Nathan, particulièrement investi dans la compétition, a gagné un surnom qui l’a accompagné jusqu’à la fin du séjour : « le Champion ».
Et puis il y avait l’Ataya, le thé, bien sûr, mais surtout tout ce qui l’entoure. Le temps qu’il faut pour préparer les trois services. Les discussions qui naissent pendant l’attente. Les échanges qui se prolongent tasse après tasse. Les jeunes sénégalais.ses ont transmis ce rituel à leurs ami.e.s belges avec l’espoir qu’il continue à voyager bien après leur retour.
Lorsque Florian, accompagnateur vidéaste du groupe, a sorti ses caméras pour documenter la rencontre, il a rapidement compris qu’il y aurait beaucoup à raconter. Entre les activités, les discussions, les éclats de rire et les moments plus discrets, il a capturé ce qui fait souvent la richesse de ces projets : tout ce qui ne se planifie pas. Son drone a particulièrement marqué les esprits, notamment lors d’un atterrissage parfaitement maîtrisé sur une pirogue en mouvement qui a provoqué admiration et applaudissements.
Au moment du retour, chacun.e repartait avec des souvenirs différents. Certain.e.s parlaient de la mangrove, d’autres du thé, des repas, des singes, de la lutte ou des longues discussions sous les arbres. Mais derrière ces souvenirs se cachait souvent quelque chose de plus profond : la découverte que la rencontre ne consiste pas seulement à apprendre des choses sur l’autre. Elle consiste aussi, parfois, à regarder autrement ce que l’on croyait déjà connaître de soi-même.





