Quand le projet entre l’IATA et Mouvement Twiza a commencé, il y avait déjà une énergie particulière dans le groupe. Quinze jeunes belges, quinze jeunes marocain.e.s, une rencontre à venir à Khemisset et cette sensation que quelque chose d’important se préparait, même si personne ne savait encore exactement quoi.
Pendant plusieurs mois, les jeunes de l’IATA se sont retrouvé.e.s avec Asmae pour préparer le départ. Pas seulement pour organiser un voyage, mais pour entrer progressivement dans une autre manière de rencontrer le monde. Les week-ends de formation à Vergnies et à Bohan ont rapidement pris des airs de parenthèses à part. On y parlait de dialogue interculturel, d’inégalités mondiales, de stéréotypes ou encore de migration, mais toujours à travers des expériences concrètes, des débats, des chansons, des jeux ou des moments de vie collective.
Très vite, le groupe a pris forme.
Les chansons de Fary, Grand Corps Malade, Suzanne, Tryo ou Oxmo Puccino sont devenues des points de départ pour discuter de ce qui traverse nos sociétés sans toujours se voir au premier regard. À travers des outils d’intelligence collective, les jeunes ont réfléchi aux rapports de domination, aux préjugés, aux discriminations et aux différentes étapes du dialogue interculturel : apprendre à se connaître, se décentrer, négocier, écouter autrement.
Mais les formations ne ressemblaient jamais à des cours classiques.
Il y avait des débats mouvants sur les dynamiques de genre, des animations autour du choc culturel, des jeux d’improvisation construits avec Carl Vervier pour imaginer des situations de rencontre interculturelle, un quiz sur la migration, des ateliers créatifs comme le Kasàlà — cette forme d’éloge poétique venue d’Afrique de l’Ouest — ou encore des moments beaucoup plus légers, comme un immense cache-cache improvisé dans le gîte après des burgers maison et des pâtes au butternut préparés par les profs.
Entre deux activités, les discussions continuaient souvent plus longtemps que prévu. Petit à petit, quelque chose se construisait sans que le groupe ne s’en rende vraiment compte.
Au fil des mois, l’idée du Maroc devenait plus réelle. Les questions pratiques arrivaient avec enthousiasme : comment s’habiller ? Qu’est-ce qu’on va manger ? Comment présenter la Belgique ? Qui prend les spéculoos ? Les Chokotoff ? Pourquoi tout le monde insiste autant pour emporter de la mayonnaise ?
Il y a aussi eu un atelier autour des senteurs, où le henné, le curcuma et la rose circulaient entre les mains pour commencer à s’imprégner du voyage à venir. Et surtout, les jeunes ont pris le temps de s’informer sur les réalités du pays : le féminisme au Maroc, les enjeux environnementaux à Khemisset, la gentrification touristique ou encore les mouvements de la jeunesse marocaine. Pas pour “tout comprendre” avant de partir, mais pour arriver avec curiosité plutôt qu’avec des certitudes.
Puis le Maroc est arrivé. Celui qu’on découvre quand on vit quelque part au lieu de simplement y passer.
À Khemisset, les jeunes belges ont été accueilli.e.s par les volontaires du Mouvement Twiza, au sein du lycée Al Fath. Très vite, les journées ont pris un rythme particulier. Dense. Énergétique. Vivant.
Il y a eu ce premier mélange d’excitation et de flottement. Celui où l’on pense discrètement : “qu’est-ce qu’on fait là ?” Mais, les habitudes changent vite quand on partage le quotidien d’un autre groupe. Même les toilettes peuvent devenir une aventure collective, au point qu’un véritable “tuto toilette squat” improvisé ait circulé dans le groupe dès les premiers jours.
Et puis, rapidement, autre chose prend le dessus.
Le matin, on enfilait des gants pour retourner la terre du lycée, planter des hibiscus, des citronniers, des plantes aromatiques ou installer un système de goutte-à-goutte dans le jardin. La musique tournait pendant que les jeunes marocain.e.s prenaient naturellement le lead pour montrer les gestes, expliquer, accompagner.
Autour du lac de Dayet Roumi, marqué par les sécheresses et le stress hydrique, où les jeunes ont participé à une activité de ramassage des déchets après avoir échangé avec des intervenant.e.s sur les enjeux environnementaux de la région.
Ou dans la forêt urbaine de Khemisset, l’un des rares espaces verts de la ville, où le groupe a installé des panneaux de sensibilisation pour rappeler l’importance de préserver les lieux.
Et parfois, il suffisait de prendre un peu de hauteur. Comme lors de l’éco-trek organisé dans les paysages verdoyants d’Aït Ikkou, après plusieurs jours de pluie. Une randonnée au milieu des collines avant de partager un couscous sous des tentes amazighes.
La sortie improvisée à Meknès, par exemple. Sept taxis partagés qui avancent en convoi pour éviter de perdre quelqu’un en route. Des profs et Elodie qui lancent une Macarena au milieu du parking pour faire patienter les groupes déjà installés dans les voitures.
Ou ce bus à Rabat, un peu perdu sur le chemin de la plage, pendant que les jeunes partageaient leur connexion et qu’il y avait une musique d’aventure dramatique pour accompagner la situation.
Entre deux visites de médinas, de palais, de sites archéologiques ou du souk de Khemisset — épiques pour ses dégustations d’olives et d’amandes — la rencontre continuait surtout dans les petits moments.
Les parties de Uno dont personne ne connaît les vraies règles.
Les siestes sur des nattes après le repas du midi.
Les matchs de volley ou de football derrière le lycée.
Les ateliers henné.
Les goûters quotidiens devenus sacrés.
Les courses au supermarché avec Ahmed pour nourrir le groupe entier.
Et puis il y a eu les soirées.
La soirée belge, version Fort Boyard et casino improvisé, avec faux billets, défis absurdes et spéculoos à gagner. Les tentatives courageuses de faire découvrir les pêches au thon aux marocain.e.s, resté.e.s très poli.e.s malgré une perplexité visible.
La soirée marocaine aussi, avec ses présentations des grandes villes du pays, des plats traditionnels, des lieux culturels et ces tables remplies de pâtisseries beaucoup trop généreuses pour être raisonnables.
Et le cœur du projet était peut-être aussi ailleurs. Dans les ateliers d’expression.
Les jeunes sont partis de leurs propres préoccupations : ce qui les révolte, les épuise, les questionne. Et malgré les kilomètres, trois thèmes sont revenus presque naturellement : les inégalités multiples, la pression sociale et la déconnexion avec le vivant.
Alors des groupes se sont formés autour du théâtre, du podcast ou du dessin. Les adultes accompagnaient, mais les choix venaient des jeunes. Les idées aussi. Les créations leur appartenaient entièrement.
La dernière soirée a eu cette ambiance particulière des fins de voyage qu’on n’arrive pas encore à quitter complètement. Les créations ont été présentées devant tout le monde. Les attestations remises. Les ancien.ne.s volontaires de Twiza étaient là aussi. On riait beaucoup, mais pas exactement comme au début.
Entre-temps, il s’était passé quelque chose.
Quelque chose qu’on remarque surtout au retour.
Quand certains clichés ne tiennent plus aussi bien debout.
Quand une ville comme Khemisset cesse d’être un simple point sur une carte.
Quand des visages remplacent les idées qu’on se faisait d’un pays.
Quand vivre ensemble pendant dix jours laisse des impacts plus profonds que prévu.
Et peut-être que le plus étrange dans tout ça, c’est que beaucoup repartent avec la sensation de ne pas avoir simplement “fait un voyage”. Mais d’avoir entrouvert une porte.





